posté le 26-03-2020 à 07:52:08

Pour ELLE.

 

« As-tu recueilli la brume ce matin ? »

Je l'ai regardé avec haine. Je lui ai montré ma gourde à moitié pleine, attachée à ma taille. Il se mit à rire méchamment.

« Mais, elle est à moitié vide ! »

Je sais qu'il avait raison. Je sais que ce matin, je ne suis pas allé jusqu'au bout de moi-même et que je n'ai pas cherché à récupérer les petites traces de rosée perdues sur les feuilles des genévriers. J'étais anéanti ! Je voulais lui demander, presque le supplier de ne rien dire à personne.

Je le voyais, devant moi, les yeux perçants, noirs et ronds et surtout cette lèvre qui pendillait avec démesure.

« Il a une bouche de délateur », pensais-je le plus secrètement possible. Pour le déstabiliser, je fixais avec attention sa bourse en tissu sombre qui était fixée à sa taille. Elle était un peu aplatie à mon avis.

« Je vois que ta bourse est à moitié vide... » lui dis-je pour lui faire mal.

Il me regarda ; sa lèvre tremblotait et semblait vouloir rejoindre son menton qui avait tendance à remonter au-delà de la limite prévue par la nature.

« Tu comprends », me dit-il, « j'ai mis beaucoup de temps pour remplir ma gourde de la précieuse brume. Regarde, elle est presque pleine ! »

Mon regard se fixa un bref instant sur sa gourde et se reposa bien vite sur sa bourse. Cela le déstabilisa.

« J'ai bien cherché sous les feuilles, sous les écailles des arbres. J'ai déterré les racines. Ce matin, il y avait peu de poramondas ... » se défendit-il.

D'un doigt rageur, je lui désignai ma bourse pleine et gonflée de petites bêtes gluantes.

Nous marchions côte à côte, le long du chemin de terre sinueux. Il fallait rejoindre, avant la nuit, notre village où devait s'effectuer la pesée. La pesée devant ELLE. Et ELLE devait choisir celui qui la rejoindra dans sa couche, pour la nuit. Je supputais quel coefficient, ELLE allait accorder à la brume et aux paramondas. C'était un coefficient variable selon son humeur. Un fort coefficient pour la brume et je perdais tout : ELLE et mon honneur.

Il faisait beau et la nuit hésitait à venir troubler la place du marché où allait s'effectuer la pesée en présence des dignités locales. Brulboc devait peser. Il était petit, noueux, presque bossu. Il attendait qu'ELLE lui donne les coefficients de pesée. Brulboc ne m'aimait pas et je compris bien vite, en voyant un sourire méchant sur son visage, que je n'avais aucune chance de gagner. Il proclama les coefficients :

« 63,5 pour la brume et 36,5 pour les paramondas... »

J'étais fichu ! Je la regardais du coin de l'œil. ELLE était plus belle que l'aurore qui persiste parfois dans nos régions, certaines journées magiques baignées dans une clarté qui embaumait nos cœurs.

Brulboc, sadique à souhait s'occupa d'abord de ma cueillette et après un rapide calcul effectué sur son boulier en bois de chêne, il annonça un nombre ridicule : 456,3.

Puis vint le tour de mon ennemi intime.

ELLE me regardait, aussi inexpressive que belle. ELLE savait déjà, qui allait la rejoindre dans sa couche pour la nuit. ELLE avança vers la balance. Ce fut un murmure étouffé dans la foule. Normalement, ELLE assistait de loin à la pesée, mais ce soir, ELLE avait décidé de marcher. ELLE regardait la gourde de mon ennemi. Cette gourde pleine de précieuse brume. ELLE fixait intensément l'enveloppe de verre qui prenait une teinte rougeâtre. Et soudain...la gourde se brisa, déversant sur le sol le liquide incolore.

Brulboc esquissa un rictus de dépit. Il annonça le résultat de la cueillette paramondas de de mon ennemi : 123,2. J'avais gagné ! ELLE me tendit la main sans sourire... Fou de joie, je fuyais vers la forêt, la laissant seule et en colère...

Plusieurs siècles plus tard, dans la salle des professeurs, ELLE m'invita à boire un verre chez ELLE. Fou de joie, je lui répondis : « désolé, mais ce soir, j'ai des copies à corriger. »

 

 Virgile.
 
 
 
 
 

 
 
 


 
 
posté le 22-03-2020 à 11:31:02

Igloo.

 

  

 

 

Quelle catastrophe ! Mon igloo commence à fondre.

Ma femme ne dit rien pour l'instant, mais parfois, en baissant les yeux, elle se plaint des courants d'air.

Je suis gêné et je passe mon temps à colmater les trous qui s'agrandissent mystérieusement.

Pourtant il fait toujours aussi froid et la température est même plus basse qu'avant.

J'ai l'impression que Lahitura, ma femme, tousse de plus en plus. Il ne faudrait pas qu'elle soit malade. Le médecin est si loin et coûte si cher. Je n'ai pas la tête à pêcher en ce moment et les quelques poissons que je vends  au marché de Vantouva suffisent à peine à nous faire vivre.

Je l'aime tellement Lahitura ; elle est si jolie emmitouflée dans sa veste blanche en peau d'ours. Elle porte un bonnet un peu grand pour elle qui couvre tout son front et met en valeur ses petits yeux noirs perçants. C'est vrai que son nez est un peu large et rouge en ce moment, mais qu'importe, c'est la femme de ma vie. Je ne pourrai pas vivre sans elle. Je comprends qu'en ce moment, elle rechigne à faire l'amour, mais comment la blâmer, il fait si froid ici et baisser son pantalon est une épreuve pour elle.

Un matin, elle s'est un peu révoltée en me disant que les igloos voisins ne fondaient pas eux ! C'est vrai, j'ai vérifié, leur glace est bien dure, lisse et sèche.

Lahitura n'est vraiment pas contente et elle m'a même dit que si je ne réparais pas l'igloo qui fondait, elle irait ailleurs, chez ses parents probablement qui ne comprennent pas pourquoi je ne fais rien pour assurer son confort. Pourtant je passe des heures à boucher les trous qui réapparaissent sans raison quelques heures plus tard.

Ce que je crains de plus en plus maintenant, c'est que ma femme me quitte pour un autre plus riche que moi, avec un igloo bien solide et résistant.

Je vois bien que Yuratua, un célibataire qui vit à l'aise dans son grand igloo, lui fait les yeux doux.

Et voilà que Lahitura me lance un ultimatum : ou bien je répare notre petit toit de glace ou bien elle irait vivre chez Yuratua qui l'accueillerait à bras ouverts. Je n'aime pas Yuratua, je le trouve laid, ses yeux sont trop grands et clairs et son nez est trop fin et trop petit. En plus, personne ne sait comment il gagne sa vie. On ne le voit jamais pêcher, ni vendre une quelconque marchandise. Alors moi, je travaille de plus en plus pour gagner davantage d'argent, pour éventuellement me construire un nouvel igloo.

Je m'absente de longues heures que je passe sur la glace, penché au dessus du trou que j'ai creusé et dans lequel je fais passer ma ligne. La malchance s'abat sur moi, la ligne s'est cassée et je suis obligé de retourner dans mon igloo pour la remplacer. A travers l'ouverture de l'entrée, j'aperçois d'étranges lueurs qui dansent sous la glace. Ce que je vois alors me saisit d'effroi : Lahitura, ma femme adorée, tient dans sa main un briquet à essence et elle passe la flamme chaude sur les parois de l'igloo pour les faire fondre.

 

                                                                                               Virgile.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 
 
 

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